Chronique – On pense si peu à l’amour – Barbara Gowdy

Chronique *** Extrait du fanzine Belladonna ***

Quand on meurt et que le moi terrestre commence à se transformer en moi désintégré, on dégage un intense flot d’énergie. Il y a toujours de l’énergie qui s’échappe quand une chose se transforme en son contraire, quand l’amour, par exemple, se transforme en haine.”

 

Tous les ans depuis que je vis à Lyon, le même rituel, immanquable : Hallucinations Collectives, festival de cinéma bis plutôt dérangé et dérangeant à la programmation bien pointue. J’ai pris cette année une grosse claque à la projection (en 35mm, s’il vous plaît) de Kissed réalisée par Lynn Stopkewich. Celui-ci est tiré d’une nouvelle de Barbara Gowdy, bouquin que je me suis empressée d’acheter le jour même, c’est dire.

On pense si peu à l’amour est un recueil de nouvelles écrit en 2002. Une petite dizaine d’histoires à l’univers macabre, où la répulsion et la fascination ne font qu’un. Des freaks au quotidien : une femme exhibitionniste qui s’éprend de son voisin chirurgien et fantasme de le laisser l’opérer; un homme bicéphale qui cherche à se débarrasser de sa mauvaise moitié; une jeune fille avec des jambes d’enfant qui dépassent de son ventre, et j’en passe… Malformations physiques et sexualité bizarre pour des couples étranges. Gowdy nous fait entrer dans leur quotidien et passer outre ce qui nous ferait détourner les yeux dans la rue. Elle réussit à éviter complètement le côté malsain et voyeuriste, en respectant et en portant un réel amour à ses personnages.

Des points dérangeants qui deviennent la normalité le temps d’une histoire et qui nous font plonger dans la profondeur du “différent”. Un livre touchant qui explore la vie dans ses recoins les plus sombres.

 

 

Dans la nouvelle On pense si peu à l’amour, dont le recueil tient le titre, l’auteur nous livre les passions nécrophiles d’une jeune femme sensible au “flot d’énergie”. Enfant, elle était déjà fascinée par la mort de petits animaux qu’elle célébrait avec ses propres rituels. Ado, c’étaient les cours de biologie et la dissection. Adulte, son obsession la poussera à travailler dans une maison mortuaire où elle laissera aller ses penchants morbides. Les choses se compliquent lorsqu’elle rencontre un étudiant en médecine qui tombe fou amoureux d’elle et essayera de comprendre ses déviances et son amour pour les âmes. Une relation amoureuse qui tournera inévitablement au tragique. Gowdy arrive à nous parler de nécrophilie avec tendresse et passion, et à nous émouvoir.

 

Chose plutôt rare pour moi, j’ai préféré le film à la nouvelle. L’univers de la réalisatrice et la photo ajoutent encore plus de force aux mots de Gowdy et poussent plus loin la tendresse vers son héroïne nécrophile. Et ce malgré une scène difficile où elle apprend les techniques d’embaumement… L’actrice principale Molly Parker est sublime et il est dur de ne pas être fasciné par son aura (elle tiendra 4 ans plus tard le rôle principal du deuxième film de Lynn Stopkewich, l’étrange  et obsédant Suspicious River).
J’ai voulu conseiller ce film à plusieurs personnes, à chaque fois, la même réaction, regard horrifié et rictus grimaçant… Mais outre le côté marginal de cette sexualité, on y trouve un message fort et poétique sur la spiritualité et sur l’Après. Je suis sortie de cette projection complètement touchée et chamboulée !