Chronique – Martin Eden – Jack London

Extrait du fanzine Belladonna

 

“La masse de livres qu’il lit ne lui servit qu’à stimuler son impatience. Chaque page de chaque volume n’entrebaillait qu’une fenêtre minuscule du paradis intellectuel, et son appétit, aiguisé par la lecture, augmentait à mesure.”

“Ils buvaient pour noyer leur dépit et, dans l’ivresse, leurs cervelles de moineaux se parant des ailes de l’aigle, chacun se croyait roi dans le paradis de ses désirs éthyliques.”

 

 

Impossible de sélectionner quelques uns de mes bouquins préférés sans y faire apparaître au moins un Jack London. Mon choix s’est porté sur un des premiers que j’ai découvert : Martin Eden. Une bonne façon d’entrer dans l’univers de l’auteur qui nous livre dans cette autobiographie romancée bien des similitudes avec sa propre vie, même s’il s’en est défendu. Autodidacte, lui aussi a connu la pauvreté et les petits boulots minables avant la gloire. Personnage complexe, ambigu et contradictoire, son ascension sociale est due uniquement à sa grande force de travail.

 

Allons-y donc pour ce livre devenu un classique de la littérature. L’histoire d’un jeune marin d’une vingtaine d’années, particulièrement viril et aux larges épaules, qui bourlingue aux quatre coins du monde. Prolétaire, rustre, violent et sans la moindre éducation, il passe sa vie sur les bateaux de pêche pour gagner sa croûte. Mais un jour ce bagarreur au grand cœur sauve un jeune bourgeois d’une bonne dérouillée sur les docks. C’est en fréquentant cette famille de la haute bourgeoisie qu’il va prendre conscience de sa condition d’homme des bas-fonds, mais ne pourra s’empêcher de tomber amoureux de Ruth malgré leurs différences. Cette jeune bourgeoise douce et délicate au teint diaphane, qui se passionne pour la poésie et joue du piano l’impressionne par son éducation et son savoir. Martin Eden, à l’instar de Jack London, croit en la force du travail pour changer sa condition d’homme. Il passe alors des heures à lire : poésie, chimie, astronomie, littérature, tout y passe. “Sur les rayons des bibliothèques je vis un monde surgir de l’horizon”. Pour s’élever culturellement, il troque l’aventure pour la littérature, mais c’est l’écriture qui deviendra sa manière d’obtenir une renommée et de connaître le succès après des années de faim et de misère.

 

Jack London fait connaître à son personnage exactement le même parcours que lui même a connu des années auparavant en faisant une juste description de la société américaine du début du 20ème siècle. Il met en avant l’hypocrisie du monde littéraire et de la bourgeoisie, le déterminisme social et la lutte des classes, des causes chères à ses yeux.

 

Une pépite dans l’œuvre considérable de Jack London, un auteur qui m’obsède et qui mérite le détour non seulement pour les histoires passionnantes qu’il a écrites mais aussi pour sa vie qui est un véritable roman : il fut pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, vagabond, reporter, aventurier dans les mers du Sud, et j’en passe. Sa biographie est dingue et donne encore plus de force à ses écrits dans lesquels il partage ses expériences.

 

J’ai une relation toute particulière avec cet auteur. Découvert gamine, j’ai lu Croc-Blanc (qui, très mal traduit à l’époque, est loin d’être un livre Bibliothèque Verte !), bouquin d’aventure qui m’avait fasciné et donné envie d’aventure dans le Grand Nord. C’est lors de la préparation d’un road trip en Alaska que j’ai redécouvert Jack London. Sur ses traces de chercheur d’or au Klondike, d’où il ne rapportera pas d’or mais des dizaines d’histoires glanées au coin du feu les longs soirs d’hiver et qui lanceront sa carrière. J’ai, pendant ces deux mois sur la route, dévoré des histoires incroyables de trappeurs, de survie dans la neige, de loups et d’indiens, jusqu’à lui rendre hommage dans sa cabane à Dawson City. Alors c’est vrai, Jack London, pour moi, a vraiment un goût de liberté. Et c’est toujours un bonheur de continuer à découvrir ses livres, plus d’une cinquantaine, et les autres facettes de sa vie. John Barleycorn; son autobiographie d’alcoolique. Le Peuple d’en bas; ces quelques mois passés à vivre dans la rue de l’East End à Londres en 1900. Ou encore ses aventures de hobo sur les rails, ou d’aventurier sur des îles cannibales. Moi, c’est dans ses bouquins que je vois un monde surgir de l’horizon. Merci, Jack.