Chronique – La traversée de l’été – Truman Capote

Extrait du zine Maladjusted 

“N’avait-elle pas toujours su que son bonheur serait bref et que Clyde n’entrera jamais dans sa vie? Sans doute était-ce pour cette raison même qu’elle l’avait choisi. Il serait, deviendrait bientôt la flambée d’hier dont les braises éclaireraient les premiers flocons.”

Truman Capote fait partie de ces écrivains dont je voyais souvent le nom apparaître ici ou là, comme les grands Hemingway ou Faulkner, une de ces grosses pointures de la littérature américaine classique qui paraissent inaccessibles tant il faut partir de zéro.

 

C’est parce qu’on me l’a offert que j’ai attaqué, timidement il faut l’avouer, mon premier Truman Capote, l’excellent De Sang Froid. J’avoue être passée par une courte, mais intense, passion pour la littérature true crime. Et aussi avoir collectionné tout un tas de ces livres, même les plus horriblement racoleurs, comme ceux de Stéphane Bourgoin (Le cannibale de Milwaukee ou L’étrangleur de Boston, par exemple). Ce genre de conneries, c’est un peu comme la clope, une fois que tu commences tu as du mal à décrocher.

 

Dans De Sang Froid, il s’intéresse à un fait divers sordide qui le passionne au début des années 60 : le quadruple meurtre d’une famille de fermiers au fond du Kansas. Il part s’installer sur place plusieurs mois en immersion totale pour interroger les locaux et les services de polices, et ira même jusqu’à se lier d’amitié avec un des accusés. On lui doit une forme de littérature jusqu’alors inédite, le non-fiction novel. Cette histoire incroyable est magnifiquement contée dans ce livre et fut reprise dans plusieurs autres œuvres. A ce sujet, je recommande d’ailleurs vivement, pour ceux qui aiment “les livres avec des images”, le roman graphique Capote in Kansas de Ande Parks.

 

Belle première immersion dans le monde de Capote, même si cette œuvre est complètement à part dans sa bibliographie. Ce n’est que plus tard que j’ai creusé, grâce à une chronique dithyrambique de Petit Déjeuner Chez Tiffany, dans la publication Slime Zine (Spécial Littérature) sortie en 2016. Bilan plus nuancé pour ma part : pas d’accroche. Le bouquin est pourtant bien écrit, mais l’étincelle ne prend pas. Pour véritablement faire flamber mon intérêt pour Capote, il m’aura fallu en apprendre plus sur sa vie grâce à une série de podcast (La compagnie des Auteurs) sur France Culture. Toujours une bonne façon de faire passer le temps au travail, les émissions podcastées, soit dit en passant. Quatre heures d’écoute attentives plus tard, je me réchauffe enfin… il me faut du Truman ! J’y découvre toute la facette moins connue et moins évidente du personnage (car c’est ce qu’était Capote, un personnage !), celle de son enfance dans le sud des Etats-Unis, et un aperçu de son travail via ses nouvelles.

 

Tout ce chemin pour en arriver au petit chef-d’œuvre méconnu qu’est La Traversée de l’Été, un inédit retrouvé dans une vente aux enchères des années après sa mort. C’est son tout premier roman, commencé à écrire alors qu’il avait à peine dix-neuf ans. Et qu’il n’aura jamais véritablement terminé, étant passé à l’écriture d’un autre de ses romans. Premier roman écrit, dernier roman publié donc.

 

Cette courte histoire de deux-cent pages nous présente Grady, une jeune fille de la haute bourgeoisie, qui reste seule dans l’appartement familial pendant que le reste de la famille fait une croisière estivale en Europe. New-York est écrasée sous une canicule atroce, et c’est dans cette chaleur suffocante qu’elle tombera amoureuse de Clyde, un jeune gardien de parking. Cet été sera pour eux celui de la passion, de l’amour et de la tragédie. La fraîcheur des premiers amours est ici confrontée à la lourdeur ambiante de la ville. Truman Capote décrit avec justesse et sensibilité les sensations des premiers émois amoureux et les rapports entre les personnages, que ce soit entre les jeunes tourtereaux ou avec les relations conflictuelles avec leurs géniteurs. Impossible de trop en dire sans tout dévoiler, mais il suffira de dire que cet amour passionnel les mènera vers une spirale infernale.

Une touchante histoire, qui ne peut que rappeler à chacun d’entre nous des sensations souvent lointaines ; ces frissons, ces vertiges même, cette première fois, cette toute première histoire d’amour, celle qui restera différente des autres… Celle qui nous rappelle comment on était forts à l’époque, quand rien ne nous faisait plier, et quand on a compris ce que c’était, l’Amour.