Chronique – La mort et la belle vie – Richard Hugo

Extrait du fanzine littéraire Belladonna

“J’avais enfin ce que je désirais : une femme merveilleuse, un boulot relativement facile, une pension, du temps pour pêcher. J’étais persuadé que dorénavant tout irait pour le mieux. Je pris dix kilos en quatorze mois passés à Plains, et je me préparais à couler des jours paisibles. C’est du moins ce que je croyais.”

 

Dimanche gris, le soleil a bien du mal à pointer son museau, et comme souvent le weekend je vais liquider mon surplus d’argent pour faire grossir ma pile de livres à lire. Disons surtout que je serais plutôt du genre à faire un prêt à la consommation pour terminer ma collec’ de Gallmeister. Tous les prétextes sont bons pour claquer du blé dans les bouquins.

 

C’est devenu un rituel cher à mes yeux de traînasser sur les Quais de Saône, chez les bouquinistes, à fouiller les bacs et examiner toutes les tranches à la recherche du petit je-ne-sais-quoi qui me fera empoigner un livre. Un nom qui me parle, un titre qui sonne bien, une belle édition…  J’ai toujours des dizaines et des dizaines de bouquins d’avance. Et évidemment, impossible de repartir les mains vides, c’est pas faute d’avoir essayé. J’accumule, je range, je ressors parfois plusieurs mois plus tard… En tout cas ce jour la, bonne pioche, un bouquin qui m’a tout simplement attiré avec sa très jolie couverture, un élan trottinant dans la neige. Ca sent le nature-writing à plein nez, et la quatrième de couv’ fait un lâcher de noms qui ne laisse pas une chance à mon porte-monnaie. Jamais entendu parler de Richard Hugo pourtant, j’ai le cœur qui palpite, bon sang, une perle !

 

Ce polar est malheureusement le seul roman écrit par son auteur. Auteur de poésie, il décide en 1980 de se lancer dans la fiction et de rendre hommage aux grands noms d’un style qu’il chérit : Chandler, Hammett, Ross MacDonald et bien d’autres. Professeur à la fameuse université de Missoula, il est l’un des pionniers de l’école littéraire du Montana. Il influencera à son tour d’autres grands noms dans le domaine : James Crumley, Robert Sims Reid, Jim Welch.

Ce livre est l’histoire d’Al Barnes, un ancien enquêteur de Seattle muté dans un bled du Montana. Surnommé Barnes-la-tendresse par ses anciens collègues, ce flic trop humain et plutôt inefficace s’est vu loger trois balles dans le torse après avoir fait confiance au mauvais petit vieux. Bien trop gentil, et un peu naïf, voire daubot comme on dirait en Franche-Comté. Désormais shérif adjoint, il va pouvoir méditer sur sa vocation manquée de poète. Quelques excès de vitesse et des bagarres alcoolisées constituent ses principales missions, bien loin de la délinquance de Seattle. Il peut consacrer tout son temps à ses passions, la pêche à la mouche, les grands espaces mais surtout… les femmes.

 

Mais lorsqu’un pêcheur se fait réduire le crâne en bouillie au bord d’un lac et que la suspecte, géante aux cheveux blancs se promène avec une hache dans les environs, les choses se corsent pour notre inspecteur. S’ensuivra l’homicide du directeur de la scierie locale pour lequel il devra à contrecœur retourner en ville. Meurtre qui le mènera à rouvrir une ancienne affaire non résolue… Retour à la case départ pour lui, qui va tenter de résoudre l’assassinat d’une jeune fille par une bande d’ados friqués lors d’un week end arrosé.

 

Notre bon flic devra faire face à un complot familial pour mener à bien son investigation, et s’endurcir pour faire face à la dure réalité, aux manigances et à la violence, bien loin d’une retraite paisible… finie la belle vie Al Barnes !

 

C’est dans la première partie du bouquin que j’ai pris le plus de plaisir : des décors magnifiques et des protagonistes drôles et attachants. Un flic poète déjà…
Toute en douceur, l’intrigue est finalement plutôt classique pour un polar : un secret de famille, des histoires du passé, des femmes plantureuses, des fausses pistes, des personnages bizarres, un cold case, une intrigue à rebondissements. Le tout pour un polar qui fonctionne de bout en bout. Le petit truc qui fait sortir ce polar du lot ? la nature magnifiquement décrite, traitée un personnage à part entière, avec ses grandes étendues et les paysages du Montana qu’on arrive à imaginer sans peine.

 

Richard Hugo a réussi un bel hommage au genre en mariant le classique du détective privé avec la sensibilité du poète. Un bouquin que j’ai adoré et qui m’a bien happée en unissant deux styles littéraires que j’adore, le polar et le nature-writing. Parce que tant qu’à enquêter sur une cervelle en bouillie, autant le faire au vert, non ?