Chronique – Knockemstiff – Donald Ray Pollock

Extrait du zine Maladjusted 

“Je descendais juste des Mitchell Flats avec trois pointes de flèches dans ma poche et un serpent copperhead mort qui me pendait autour du cou comme un châle de vieille bonne femme, quand j’ai surpris un gars nommé Truman Mackey en train de baiser sa petite sœur dans Dynamite Hole.”

Dix-huit nouvelles complètement barrées, qui en font un livre dur à lâcher avant d’avoir tourné la dernière page. White trash comme jamais, un pur condensé de ce que le fin fond de l’Amérique a à offrir de pire. Toutes les histoires se passent dans la ville de Knockemstiff, Ohio, qui existe vraiment. Bled paumé de bouseux par excellence, où les rednecks s’amusent à coup de bitures, de défonce à la bactine ou aux stéroïdes.
Des personnages drogués, alcooliques, violents, incestueux. Ou tout à la fois. Par exemple, cette fille qui a toujours des poissons panés dans son sac à main mais qui est le meilleur coup de la ville. Ou le violeur de poupée. Ou ce binôme père-fils accro de la fonte. Ou la tante pas bien gâtée par la nature qui se sert de sa nièce pour ramener un peu d’animation dans son plumard. Et aussi ce gamin qui vit sa toute première bagarre au drive-in local… La liste est longue et bien fournie.

Tous vivent dans des mobiles-homes, se confortent dans leur misère et leur crasse, et n’ont jamais vu le monde autre que Knockemstiff. La plupart des habitants, ceux qui travaillent du moins, s’échinent dans l’usine de papier locale. L’auteur en parle, je peux confirmer pour avoir passé une nuit dans un bled de l’Idaho avec la même industrie : l’odeur âcre pèse sur la ville et ajoute une note toute particulière à l’ambiance déjà bien glauque.

Dans cette ville paumée, toutes les histoires sont liées. On recroise, rarement avec plaisir, les personnages qui traînent leur destinée comme une malédiction. Ce recueil n’est pas sans rappeler Le Festival de la Couille de Palahniuk ou Chiennes de Vie de Frank Bill. Même ambiance, mais encore mieux : ils sont pires. Où quand les ploucs de Harry Crews rencontrent les consanguins de Larry Brown.

Donald Ray Pollock est né et a grandi à Knockemstiff lui même. Il a trimé pendant trente deux ans dans cette fameuse usine de papier et s’est mis à l’écriture à seulement cinquante ans. Succès immédiat avec ce premier livre, avant de s’affirmer plus encore avec Le Diable tout le Temps.

La réussite de ces nouvelles tient au talent de l’auteur, qui écrit avec un style parfait pour ce genre d’histoire, drôle et incisif. Pas de misérabilisme, on en vient presque même à se prendre de compassion (presque, j’ai dit) pour ces culs-terreux, qu’il arrive à rendre attachants, car humains. Il raconte la déchéance de Knockemstiff, sans forcément appuyer sur les notions de morale, de message politique ou de jugement. Il pousse à fond le bouton du glauque, tellement que ça en devient presque réjouissant. Un bouquin parfait s’il vous restait un poil de foi en l’humanité… histoire de remettre le compteur à zéro.