Chronique – Iain Levison – Tribulations d’un précaire

Extrait du fanzine littéraire Belladonna

 

“Sans m’en rendre compte, je suis devenu un travailleur itinérant, une version moderne du Tom Joad des Raisins de la Colère. À deux différences près. Si vous demandiez à Tom Joad de quoi il vivait, il vous répondra :  » Je suis ouvrier agricole ». Moi, je n’en sais rien. L’autre différence, c’est que Tom Joad n’avait pas fichu quarante mille dollars en l’air pour obtenir une licence de lettres.”

 

“C’est aujourd’hui mon anniversaire et j’ai une bonne surprise. Je lis une petite annonce qui dit : « Licence de lettres requise ». Ce sont des mots qu’on ne voit jamais associés, jamais. Autant imaginer lire « Casier judiciaire chargé exigé » ou « Double amputation requise ».

 

Tribulations d’un précaire est un roman largement autobiographique qui traite de tous ces petits jobs foireux, sous payés (quand ils le sont), épuisants, ceux où on risque sa vie, où l’on ne gagne rien, et où l’on se demande vraiment ce qu’on fout là. On a tous connu ça, et Levison a le talent pour coucher sur papier ses aventures dans le monde du travail, pour notre plus grand plaisir.

 

Serveur, déménageur, chauffeur de poids lourds à travers le pays, ouvrier dans une conserverie en Alaska… Autant de patrons malhonnêtes, de coéquipiers fourbes, de situations cocasses et de salaires minables qui s’enchaînent.

 

Iain Levison est né en Ecosse au début des années 60, et a grandi dans la pauvreté. Dans la grande pauvreté, même. Mais retenez vos clichés sur les Jocks. L’année de ses huit ans, son père décroche un job à Saint Louis et toute la famille émigre aux Etats Unis. Il y fera ses études, et comme celles-ci coûtent un bras, il finira avec un diplôme de lettres en poche mais avec et surtout un gros trou dans le compte en banque. L’équation est simple, pour espérer avoir un métier décent il faut s’endetter sur plusieurs années. Et pour Levison (et de nombreux américains, son cas est loin d’être isolé) c’est plutôt petits remboursements et tâches ingrates. Il a beau trimer, il n’échappe pas à son destin.

 

Comme dans tous ses livres, l’auteur est très drôle (je vous conseille Un Petit Job : un homme qui a tout perdu accepte un job de tueur à gage, cocasse !). Le passage sur sa tentative ratée pour remplir une cuve de fuel est hilarant : il confond une sculpture d’âne avec un réservoir de fuel qui explose, je vous laisse lire la suite page 55, pas piqué des hannetons !
Sans tomber dans le misérabilisme, il s’attaque de front au rêve américain, (existe-t-il toujours ?) au monde universitaire et à la réussite par le travail.

 

L’optimisme de Thoreau ? Oui, on aimerait tous se poser au bord d’un lac à contempler le feuillage et attendre que le petit papillon bonheur se pose sur notre épaule, hein ? Mais non, lui, sa vie, il la prend en pleine truffe.

 

Il a bien retenu la leçon : un jour tu peux te retrouver dans un bateau au large de l’Alaska, dans une cuve nauséabonde, à trimer comme un chien, recouvert jusqu’au visage de poissons épineux. Pas vraiment la carrière que tu espérais en glandouillant sur les bancs de la fac, hein ? Et peu importe qu’il y ait un beau diplôme encadré dans le salon.

 

Un roman qui touchera particulièrement les travailleurs d’en bas. Et en plein dans le mille pour moi…