Chronique – 37,2 le matin – Philippe Djian

Extrait du fanzine littéraire Belladonna

“Moi la vie m’endormait. Elle c’était le contraire. Le mariage de l’eau et du feu, la combinaison idéale pour partir en fumée.”

 

“-Tu sais, Eddie, j’ai enchaîné, elle court après quelque chose qui existe pas. Elle est comme un animal blessé, tu vois, et elle retombe toujours un peu plus bas. Je crois que le monde est trop petit pour elle, Eddie, je crois que tous les problèmes viennent de là…” 

J’avoue, et c’est plutôt évident si on se plonge deux secondes dans ma bibliothèque que je ne lis pratiquement que de la littérature américaine: de Truman Capote à Hemingway, de Thoreau à Steinbeck, de Jack Ketchum à Joe Hill.

 

Pour ce qui est du made in chez nous, très peu de références. J’ai bien pris quelques claques, Zola sur la première marche du podium. Mais l’appel du grand ailleurs, l’influence énorme du cinéma, l’envie de voyages et plein d’autres raisons font qu’aujourd’hui, je n’ai pas grand chose à ajouter si la conversation se met a tourner autour d’un auteur hors US. Par contre je peux pointer sur une carte des bleds paumés comme Great Falls, Montana ou Mystic, Georgie.

 

Et parfois un petit bouquin se dresse sur ta route et les influences de l’auteur font que tu te laisses tenter… C’est le cas avec ce livre de Djian. J’en ai entendu parler car il est un peu notre Raymond Carver ou Dan Fante à nous. Un peu à reculons, je me lance, je reprends mes marques, je me retrouve en France, et bon sang que c’est bizarre de sentir des personnages aussi proches. Je vois les vitrines, les rues, les plages, les allées des supermarchés.

 

Djian nous raconte une histoire d’amour et de folie. L’un va-t-il sans l’autre ? Rien n’est moins sûr. Le narrateur vit tranquillement dans un bled paumé de province, à repeindre des bungalows de plage, siroter des bières et n’est pas du genre à se poser trop de questions. Jusqu’à ce que Betty déboule, avec ses valises à moitié pleines et son gros grain de folie. Cette fille sexy et un peu givrée va chambouler son quotidien. Parce que Betty ne veut pas se contenter de vivre dans un bungalow. Elle veut plus, beaucoup plus et n’acceptera aucune trace de médiocrité dans sa vie.

Lorsqu’elle découvre le manuscrit écrit par son amant au détour d’une crise de rage et d’affaires qui volent par la fenêtre, son but sera uniquement de faire accepter à un éditeur le talent de son bien-aimé. Ça deviendra son obsession première et elle espère que la bonne plume et la gloire potentielle de son compagnon changeront sa vie. Pour cela elle sera prête à lutter contre tout ce qui pourra se mettre en travers de sa route. Mettre le feu, détruire et frapper. Lunatique et insaisissable, Betty n’a peur de rien ni de personne. Sa spécialité, c’est surtout les grosses crises d’hystérie…

 

Après que Betty a mis le feu à leur maison, ils quittent la plage et se retrouvent à trimer dans la même pizzeria, puis à tenir un magasin de pianos. Leur vie sera rythmée par les accès de colère et les gestes destructeurs de Betty, qui forceront le narrateur a oublier son idéal de vie et agir contre ses principes.

L’écriture de Djian est brute, brutale, directe. A fleur de peau. Il a beaucoup lu les auteurs américains génération Carver, c’était donc vrai. Il aborde des sujets lourds et décrit comme personne la réalité du quotidien.

 

Djian arrive a mettre des mots sur cette dépendance charnelle, cette tragédie qui aura pourtant commencé comme une histoire d’amour idéale. Les personnages sont magnifiquement décrits dans leur marginalité et leur passion.

 

Une histoire d’amour et de solitude, avec des cœurs bien trop cabossés par la vie pour être vraiment heureux. Lu d’une traite, presque pas eu besoin de corner les pages.

Cet incroyable bouquin a été adapté au cinéma en 1986 par Jacques Beineix, avec Béatrice Dalle dans son premier rôle.